
Author: Joséphine Bacon
Available to purchase from Mémoire d’encrier
Description de l’œuvre, tiré de Mémoire d’encrier :
Nous sommes tous des sauvages livre la suite des correspondances d’auteurs autochtones et québécois, entamées en 2008 dans le collectif Aimititau! Parlons-nous! L’ouvrage Uashtessiu / Lumière d’automne de Rita Mestokosho et Jean Désy, publié en 2010, a gardé vive la flamme du dialogue. Aujourd’hui c’est au tour de Joséphine Bacon et de José Acquelin de poursuivre cette histoire commune, élargissant ainsi le cercle de la parole.
Ensemble, les deux auteurs ont écrit cet ouvrage, qui résonne d’avenir, de pays impré- visible, de récits inédits, de vies vécues. Toute une mémoire à restituer. Car il n’est que de commencement, si l’on juge à leur propos :
J’attends un commencement qui ne peut finir
Échanges pour rompre avec les solitudes multiples. Échanges pour mettre en mots le territoire et le désir. Échanges pour nommer les choses. Pour avancer ensemble. Face à l’horizon. Pour renverser le sauvage. Pour le revendiquer et rétablir la vérité des mots. Puisque nous sommes tous des sauvages.
L’auteur Louis Hamelin, dans sa postface, nous éclaire sur le terme « sauvage » :
Camping sauvage. Territoire sauvage. Animal sauvage. Un vrai sauvage. Maudit sauvage. Appliqué aux choses et aux bêtes, sauvage pouvait revêtir un sens plus ou moins posi- tif. Les Sauvages étaient devenus des Indiens, les Indiens des Amérindiens, les Amé- rindiens des Autochtones. La rectitude politique, quand elle s’en tient ainsi à la lettre des choses, est presque toujours l’exact contraire de la poésie. Dans le parc du Bic, on peut, au détour d’un sentier, tomber en arrêt devant cette inscription sur un écriteau : Anse-aux-Amérindiens (Anse-aux-Sauvages). C’est non seulement l’histoire, mais aussi la poésie que ces parenthèses se trouvent à enfermer. L’histoire des peuples, la poésie d’un mot : une double parenthèse.
Nous sommes tous des sauvages est une aventure littéraire qui laisse à penser que nous et les autres, nous avons en partage les mots, la Terre et les rêves.
Excerpt 1 from Nous sommes tous des sauvages (2011)
AVANT NOUS
j’attends un commencement
qui ne peut finir
l’accusation brève culpabilise
le sauvage que nous sommes
vous souvenez-vous de ceux
qui seront après vous ?
dans l’éclat de vos rires-larmes
se trouve
notre poésie
José
Joséphine
Excerpt 2 from Nous sommes tous des sauvages (2011)
mes os ont malfrémissant du manque de mots
une douleur se fige
sans pouvoir raconter
qu’un hier lui échappe
je rêve d’un seul récit
qui dicterait sans faute
toute une vie vécue
tu ne me regardes pas
tu ne me vois pas
tu ne m’entends pas
tu ne m’écoutes pas
tu ne me parles pas
tu es ici en conquérant de ma Terre
tu m’emprisonnes dans ma Terre
tu me prives de mon identité
tu me prives de mon territoire
tu m’enchaînes dans des réserves que tu as créées
tu veux être maître de mon esprit
qui suis-je ?
tu ne me connais pas
tu m’appelles : Montagnais
tu m’appelles : Cri
tu m’appelles : Tête de boule
tu m’appelles : Algonquin
tu m’appelles : Naskapi
tu m’appelles : Abénaki
tu m’appelles : Micmac
tu m’appelles : Huron
tu m’appelles : Iroquois
tu ne connais pas mes légendes
tu ne connais pas mon histoire
n’attends pas que je me fâche telle une tornade
n’attends pas que je me libère de mes chaînes
Joséphine
je vis donc je pille l’en-soi le cru et l’enfui
je meurs donc je suis utile à ce qui ne se voit pas
quelque chose a toujours été sans forme ni lieu
qui lie ce qui vit à ce qui ne dépend pas de la vie
le pile de l’amour ne cache pas sa face mortuaire
nous ne venons pas d’aussi loin que ça
nous n’allons pas aussi proche que l’ici
chaque jour est l’héritier de la nuit
nourriture et pourriture les deux mamelles de l’être
buvez la pluie mangez la neige
pissez le ciel qui vous a pleurés
chiez la Terre qui vous a potelés
le sang coule d’un sein de feu
le lait calme l’ombre d’en dessous
le sperme excède l’ovule fébrile
la bave secrète la sanie en route
la matière babille l’esprit déshabille
il y aura encore beaucoup à suer
pour ne plus fléchir devant le verbe tuer
les petits sachems et les grands méchants
renversez la lampe liquéfiez la lumière
cet univers d’oxygène et d’hélium
se fiche du film qui nous carbonise
l’amertume file un fiel suranné
les flibustiers de l’âme dorment dans un arbre
qui accepte les pulsions de l’abeille en miel
la chair de caribou le pergélisol de l’origine
et le glaciel de nos dérives épicées
on les entrevoit parfois sans parfum
là où les sens échappent aux directions
aux outardes folles et aux rorquals volants
au centre de la pierre sans socle
suffit
le pêne et la gâche
le gain et la pêche
le filet et le miroir
déharnachez-vous dissipez-vous
nul n’échappe à la ligne et à la lune
le soleil montre l’âtre en l’air
l’être regarde la fumée
chantez ce qui vous tue
étanchez ce qui vous abreuve
il ne s’agit pas de rester
pas plus que de s’en aller
rien ne se crée rien ne se perd
pères et mères jouent à la roulette
qui connaît l’istourlet reliant un pôle à l’autre
et qui ne daigne se poser que pour flotter
des lumières grafignent la tranche de la galaxie
des êtres s’allongent dans le sable
pour mourir à leur verticalité
et ne plus ronfler de savoir
quoi que ce soit
José

